Une “Genferei” pour requiem

Par Marc Devion


Aussi incroyable que cela puisse paraître, le Salon de Genève est en vente. L’un des événements les plus prestigieux pour Genève, le plus grand raout public de Suisse, l’un des salons incontournables pour beaucoup de constructeurs, aurait dû fêter en 2020 sa 90e édition. En lieu et place, il finit à la casse comme une vulgaire guimbarde.

La situation actuelle nous laisse un goût amer. Le Salon de Genève était une institution. Le Salon de Genève était, pour nombre d’entre nous, passionnés, le rendez-vous immanquable du printemps. Le Salon de Genève ouvrait la saison automobile. Le Salon de Genève était LA vitrine du secteur automobile; malgré les scandales qui ont égratigné l’industrie ces dernières années, le déclin des Salons et l’atmosphère autophobe, il est resté debout. Le Salon de Genève, en mourant, nous laisse tous un peu orphelins. Comment en est-on arrivé à un tel gâchis?

Inutile de revenir sur l’annulation elle-même du GIMS 2020, bien qu’elle soit le détonateur de tous les maux d’aujourd’hui. C’était, à ce moment-là, la décision la plus sage compte tenu de la situation et des incertitudes liées au coronavirus.

Mais le feu couvait depuis longtemps entre la fondation du GIMS, Palexpo et l’Etat de Genève. La crise du printemps 2020 a attisé les flammes; ajoutez-y quelques accélérants tels que jeux de pouvoir, immobilisme et opportunisme saupoudré d’incompétence, le cocktail devient détonnant. En clair, les ingrédients propices à une “Genferei” comme seule la République et Canton de Genève en a le secret.

Les liaisons dangereuses

Il faut le rappeler, l’Etat de Genève détient Palexpo à hauteur de 80%. Les origines et l’existence même de Palexpo sont étroitement liées au Salon de l’auto. L’infrastructure du Grand-Saconnex a vu le jour, il y a une quarantaine d’années, pour accueillir principalement le Salon de Genève. Les extensions réalisées ensuite, les halles 6 et 7, répondaient à un besoin du Salon. Les liens entre l’Etat et le GIMS semblaient au beau fixe, ou à tout le moins entretenues en bonne intelligence.

Seulement, du côté de la société d’exploitation de Palexpo, la relation avec la fondation du Salon apparaît plus compliquée, voire incestueuse. Dans les faits, l’organisateur du Salon est la fondation. Un contrat la lie à Palexpo, qui lui loue l’entier des infrastructures pour la manifestation. C’est une relation étendue de client à prestataire de services; les bureaux du Salon de l’auto se trouvent dans le bâtiment administratif de Palexpo. Le Salon génère 30 des 90 millions de francs de chiffre d’affaires annuel du palais des expositions et des congrès.

Bien que le Salon soit sa plus belle carte de visite, Palexpo n’a pas droit au chapitre dans l’organisation du GIMS… On comprend facilement la frustration qui doit la ronger. Ce n’est qu’un secret de polichinelle pour les observateurs, mais Palexpo attend secrètement depuis longtemps le grain de sable qui fera pleinement tomber le GIMS dans son escarcelle.

Un Pierre, deux coups

Devant le gouffre financier causé par l’annulation de l’édition 2020, la fondation du Salon sollicite l’Etat de Genève afin d’obtenir une aide. Celui-ci lui octroie un crédit de 16,8 millions de francs, assorti de nombreuses conditions. Dans la première mouture du projet, l’organisation devait revenir à Palexpo et la tenue d’une édition 2021 était obligatoire. Premier refus du GIMS; les exposants ne les suivraient pas si Palexpo a la mainmise sur la manifestation. Lors du passage en votation du crédit devant le Grand Conseil, l’Etat réduit ses exigences.

Sauf que la première annuité du prêt tombe le 30 juin 2021. Cela sous-entend de facto la tenue d’une édition 2021 afin de générer les revenus qui paieront cette première tranche… alors que de son côté, la fondation et les représentants du secteur automobile, qui siègent dans son conseil, affirment qu’une édition 2021 est impossible. Les conséquences de la pandémie pour le secteur automobile sont énormes et les trois-quarts des exposants ne participeront pas à un Salon l’an prochain. Leur retour peut avoir lieu, au mieux, en 2022. Et organiser un Salon d’ici au mois de mars 2021 est matériellement impossible. En toute logique, le GIMS refuse une seconde fois le prêt.

Le Département du développement économique, autorité de tutelle de Palexpo dirigée par Pierre Maudet, veut jouer les chevaliers blancs et faire d’une pierre deux coups. Sous couvert de sauver, grâce à son prêt, l’économie genevoise et les 200 millions de retombées économiques engendrées par le Salon, il mine le terrain afin que Palexpo puisse récupérer la manifestation.

Ras-le-bol de l’organisateur

Dès lors, pour la fondation du Salon, à quoi bon s’évertuer à tenter l’impossible avec des partenaires qui n’en sont pas, en définitive? Détentrice exclusive des droits liés au GIMS, elle seule peut décider de sa destinée. Vu que les tentatives de plan B et C (prêts bancaires et pool d’investisseurs privés) n’ont rien donné, il ne reste que la vente pure et simple des droits. Et ce sera au plus offrant, dans la mesure où le produit de la vente couvre les pertes de 2020, soit environ 15 millions de francs.

Officiellement, la fondation fait bonne figure et privilégiera une reprise par Palexpo; quand bien même cette prise de contrôle était, il y a quelques semaines encore, impensable. Mais la vente à un acheteur extérieur au canton de Genève n’est pas exclue! S’il ressuscite, le GIMS pourrait devenir le ZIMS, le BIMS ou le LIMS; la fondation n’en a cure.

Et puis, que le Salon reste à Genève ou non, la reprise sera difficile; il s’agira en premier lieu de définir un nouveau concept et rétablir la confiance avec les exposants. Ensuite, il deviendra nécessaire d’apporter une solution aux épineux problèmes périphériques récurrents, tels que le “Geneva Disease” (“mal de Genève”) comme l’appellent les exposants étrangers: les tarifs prohibitifs pratiqués par l’hôtellerie et la restauration durant le Salon.

Enfin, la décision de la fondation de vendre le Salon suscite une question de taille: étant donné que les importateurs sont partie prenante à l’organisation et qu’ils bradent aujourd’hui leur événement phare, ne démontrent-ils pas qu’eux-mêmes ne croient plus du tout en l’avenir de ce type de manifestation? Le signal apparaît on ne peut plus clair.

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